Au Sénégal, le retour de Macky Sall, symbole d’une rupture politique : “C’est le retour de l’ancien système…”
Ce vendredi 17 juillet, l’ancien président sénégalais a annoncé sa première visite dans le pays depuis sa défaite électorale il y a deux ans. Un retour qui divise le pays, et ravive les souvenirs de la répression de son régime.
- Publié le 15-07-2026 à 18h51

C’est un coup de théâtre qui secoue la scène politique sénégalaise : l’ex-président Macky Sall, défait aux présidentielles de 2024 et depuis en exil, atterrira ce vendredi sur l’aéroport militaire de Yoff, dans la capitale. Une visite en grande pompe, avec une rencontre prévue entre l’ancien président et son successeur, Bassirou Diomaye Faye. Une annonce qui a surpris nombre de Sénégalais, au vu du passif entre les deux hommes.
Des blessures ravivées
Et pour cause : quelques semaines à peine avant les élections de 2024, Bassirou Diomaye Faye était encore retenu derrière les barreaux de la prison du Cap Manuel, comme des centaines de membres de son parti, le Pastef.
Aly Coly était l’un d’eux, enfermé à l’époque avec sept autres membres de sa famille pendant plusieurs mois, simplement pour avoir manifesté son soutien au duo Faye-Sonko. “Ils avaient même enfermé ma femme et mon bébé qui avait trois mois à l’époque, se souvient le militant. Et aujourd’hui, alors que je le regardais jouer dans la maison, j’apprends que notre président va accueillir l’homme qui a commandité tout ça !”, s’exclame-t-il.
Selon les estimations de l’époque, ils étaient plus d’un millier de détenus politiques, arrêtés parfois pour avoir simplement porté un bracelet aux couleurs du Pastef. Soixante-cinq personnes ont aussi trouvé la mort dans la répression des émeutes et manifestations, entre 2021 et 2024. Des injustices et “martyrs” qui furent au cœur de la campagne de l’actuel président et de son mentor Ousmane Sonko.
Deux ans plus tard, la soif de justice n’a jamais été étanchée. “Aucune enquête n’a été menée, personne inquiété, et Macky revient comme si de rien n’était. C’est le retour de l’ancien système, les Sénégalais le voient, on n’est pas aveugles”, s’emporte Aly.
L’Onu en ligne de mire
Derrière ce retour se dessinent des intérêts qui dépassent les frontières sénégalaises. Car l’ancien président ne s’en cache pas, sa visite de quelques heures à peine sera “en rapport avec (sa) candidature au poste de secrétaire général de l’Organisation des Nations unies”, affirme-t-il dans un communiqué. Une candidature qu’il avait déjà défendue face à l’assemblée générale de l’Onu le 22 avril dernier, se positionnant comme le défenseur du multilatéralisme et de l’impartialité. Mais jusqu’ici, Macky Sall a échoué à obtenir le soutien de l’Union africaine et de son pays. Une situation qui pourrait peut-être changer, s’il obtenait un feu vert du président sénégalais.
Macky Sall, secrétaire général de l’Onu ? Une aberration, aux yeux de beaucoup de Sénégalais. “La raison d’être de l’Onu, c’est de défendre les droits humains, non ? Est-ce qu’on s’imagine quelqu’un qui a fait 60 morts en tant que président diriger cette institution ?” s’insurge Aly Coly.
Au-delà des rancœurs, d’autres y voient une opportunité pour le Sénégal. “Cela serait un vrai plus pour l’image du pays, et cette image est importante, car elle permet de sécuriser les investisseurs, capter des capitaux étrangers, d’être attractif”, résume Maurice Soundieck Dione, professeur agrégé de sciences politiques à l’université Gaston Berger.
Vers un deal gagnant-gagnant ?
Un intérêt stratégique pour le pays, mais aussi pour l’actuel président. “Pour Bassirou Diomaye Faye, être dans les bonnes grâces de son prédécesseur et de son parti peut être précieux au vu du contexte politique”, analyse le politologue. Et pour cause, depuis plusieurs mois, le torchon brûle entre le président sénégalais et son ancien mentor, Ousmane Sonko, président d’une assemblée nationale où il règne en maître et d’où il pourrait être tenté de mettre des bâtons dans les roues de son ancien poulain.
“L’annonce de cette rencontre avec Macky a surpris beaucoup de Sénégalais, mais à y regarder plus attentivement, c’est la suite logique des événements politiques des derniers mois”, résume Maurice Soundieck Dione. Pour le président, l’idée est de chercher de nouveaux alliés, quitte à donner du grain à moudre à ses détracteurs qui l’accusent de renier ses engagements.
À lire aussiJoueurs qui doivent commander des fast-foods, soirées controversées… Comment le mondial du Sénégal a aussi viré au fiasco en coulissesÉlu sur des promesses de rupture, Diomaye Faye est accusé par beaucoup de ses anciens supporters de réintégrer “l’ancien système corrompu” dans les cercles de l’État, après plusieurs nominations polémiques. “Et il y a aussi un sentiment chez beaucoup que Diomaye trahit Sonko, donc renie son mentor. Ce qui, culturellement, est très mal vu au Sénégal”, rappelle M. Soundieck Dione.
Reste donc à voir si la rencontre de vendredi sera un pas de plus dans l’isolement de Bassirou Diomaye Faye ou bien le début d’une nouvelle dynamique pour le président en mal d’alliés.